De 1976 à aujourd’hui : quels signaux pour la protection de la nature ?


En France, la loi dite de protection de la nature de 1976 fonde la prise en compte du patrimoine naturel par les activités humaines. Même si la protection des espaces comme la forêt de Fontainebleau remonte au moins à la fin du XIXe ou que la protection des espèces comme le macareux moine en Bretagne au début du XXe, c’est bien cette loi qui introduit dans le droit le statut d’espèces et d’espaces protégés à l’image des Réserves Naturelles Nationales. Au Pinail, c’est en 1980 que la réserve naturelle est créée alors qu’une monoculture de pins s’impose au paysage depuis les années 1970 et que les habitants se sont vus retirés tous droits d’usage depuis les années 1960. Alors 50 ans plus tard, en 2026, où en est-on avec la protection de la nature et où en est-on avec la protection du Pinail ?

La loi de protection de la nature menacée

Alors qu’elle avait été votée à l’unanimité en 1976, la loi de protection de la nature subit des attaques répétées et révèle, contrairement aux engagements de non régression du droit de l’environnement pris en 2016, un affaiblissement significatif de ses principes et mesures fondatrices. Usage de biocides comme les néonicotinoïdes pourtant largement controversés, destruction d’espèce protégée comme le loup y compris en espace protégé dont les réserves naturelles, allègement de la protection des zones humides, etc. En 2026, les associations de protection de la nature s’unissent pour alerter du danger que représente la main mise des activités humaines, tout particulièrement agricoles, sur la nature : Loi sur la protection de la nature de 1976 : 50 ans de droit de la nature | France Nature Environnement ou encore Zones humides & Loi d’urgence agricole : les acteurs de terrain sont atterrés – Réserves Naturelles de France.

Alors que les études scientifiques ont révélé la perte de 80% des insectes, 30% des oiseaux, entre 60 et 90% des zones humides en France, et dans le même temps que l’économie dépendait pleinement des services rendus par la nature (45% par exemple en Nouvelle-Aquitaine – source Ecobiose), sans parler de la santé… Il est essentiel de poursuivre la construction de solutions d’avenir partagé entre l’Homme et la Nature, certainement pas de les opposer : c’est contraire à l’intérêt général !

Le Pinail : une réserve naturelle riche d’enseignements

L’histoire du Pinail est particulière, ses paysages ayant été façonnés au gré d’un lien étroit entretenu par les populations locales au cours du temps. Forêt royale, carrière de meules, communaux… La réserve naturelle porte en elle cet héritage et est aujourd’hui un marqueur fort d’identité et de patrimoine local, même si sa création a pu être synonyme d’abandon de pratiques traditionnelles (chasse, pêche, etc.). C’est ce qu’a révélé une étude menée en 2025 par GEREPI avec Réserves Naturelles de France : 30 acteurs locaux ont été interviewés pour faire part de leur degré d’appropriation de la réserve en terme de connaissance, d’intérêt et d’implication (Diagnostic d’Ancrage Territorial de la Réserve naturelle du Pinail, 2025).

45 ans après la création de la réserve, il en ressort une vision territoriale essentiellement positive. Toutefois, la pratique de la chasse, dernier usage traditionnel toujours à l’œuvre sur le territoire, soulève certaines difficultés d’articulation avec la gestion du site. Des améliorations ont également été sollicitées dans le domaine de la communication – sensibilisation des publics, un facteur clé de l’ancrage local avec 15 000 visiteurs accueillis chaque année dont 3 000 encadrés en activité nature. Et force a été de constater que personne n’envisageait un avenir sans réserve : une belle reconnaissance.

Les avantages socio-économiques que la société retire de la nature sont de plus en plus étudiés afin d’étayer les enjeux de sa protection, tout au moins de sa gestion durable. Sous l’impulsion de Réserves Naturelles de France, une telle étude a été menée au Pinail (Valeurs ajoutées de la réserve naturelle du Pinail – Vertigo Lab, 2025) et met en perspective les coûts d’un scénario catastrophe : « Et si la réserve n’avait pas été créée, qu’aurait perdu la société et à quel montant s’élèverait cette perte si l’on souhaitait la compenser ?« 

Pour répondre à cette question, différentes méthodes sont utilisées par les économistes de l’environnement afin d’affecter une valeur monétaire à chaque service écosystémique (prix de marché pour la séquestration de carbone, consentement à payer pour les activités récréatives, coût évités ou de remplacement pour le stockage de l’eau, etc.). Sans rentrer dans les détails présentés sur l’illustration ci-dessus, le résultat serait un investissement annuel d’environ 430 000€, soit un coût cumulé depuis 1980 d’environ 19.5 millions d’euros (NB : le budget annuel moyen de gestion du site est d’environ 280 000€, soit une valeur ajoutée de + 54%). Les services de régulation comme pour l’eau, le carbone ou la pollinisation, sont particulièrement notables. Au delà d’une telle évaluation monétaire, les valeurs ajoutées de la réserve se mesurent également dans sa contribution aux politiques publiques, ses retombées économiques pour le territoire, etc.

La réserve du Pinail a été créée en 1980 pour protéger un éco-complexe unique de landes et de mares alors menacées de destruction, au sein duquel d’innombrables espèces protégées ont trouvé refuge : amphibiens, odonates, plantes carnivores, grands rapaces, serpents, etc. Cette zone de protection forte, malgré une situation conflictuelle jusque dans les années 1990, a permis de maintenir ces populations en bon état de conservation, certes avec de sérieuses atteintes pour des espèces à plus large répartition (exemple des busards saint-martin et cendré dont le nombre de couple a chuté de 85% depuis 1980 au Pinail avec son enrésinement). Par ailleurs, la dynamique territoriale engagée avec la réserve (fédération des acteurs locaux, sensibilisation des habitants, rayonnement territorial, etc.) continue de favoriser l’émergence d’autres outils et dynamiques en faveur du patrimoine naturel : Natura 2000, zone humide Ramsar, Territoire Engagé pour la Nature, Réserve Biologique Dirigée, etc.

En juillet 1976, « malgré la chaleur et la sécheresse exceptionnelle, […] toutes les mares sont en eau, tapissées de nénuphars en fleur, grouillantes de vie, bref en équilibre biologique parfait » (extrait à lire dans l’article plus haut). En juillet 2026, avec un nouveau record de chaleur et de sécheresse, le contraste est saisissant ! Les mares s’assèchent les unes après les autres, les nénuphars sont toujours en fleur là où l’eau demeure mais les visiteurs doivent désormais chercher les grenouilles et libellules qui tentent de résister à ce nouveau climat, bref l’équilibre biologique semble désormais rompu.

Cette réussite est donc un succès relatif puisque 40 ans plus tard, avec l’intensification des changements climatiques, l’eau se raréfie et le fonctionnement de la zone humide se dégrade : effondrement de populations, altération de services écosystémiques, modification d’activités humaines ou encore aggravation de risques naturels. Le cas de l’azuré des mouillères est particulièrement alarmant, sa population (dernière du Poitou-Charentes) a chuté de 66% entre 2018 et 2023, aucun œuf du papillon n’est observé sur la réserve depuis 2025 et les conditions météorologiques particulièrement extrêmes en 2026 pourrait bien condamner cette espèce emblématique des landes humides. Et que dire du risque de feu de forêt qui menace à tout instant… Pour autant, l’équipe de la réserve continue de développer des actions concrètes pour accompagner ces transformations : solutions fondées sur la nature avec un programme de restauration hydraulique du Pinail, atténuation et adaptation aux changements climatiques avec un plan de transformation bas carbone de la réserve, solutions fondées sur la culture avec l’accompagnement de démarches artistiques régénératrices du vivant, etc.

Loin d’être un cycle naturel, le changement climatique actuel a été provoqué et continue d’être amplifié par les activités humaines, l’émission de gaz à effet de serre essentiellement issus de la combustion d’énergie fossile (pétrole, gaz et charbon). L’Homme peut aussi bien être protecteur que destructeur et nous sommes autant victime que coupable car notre espèce est devenue, à force de « progrès », de plus en plus vulnérable…

Avec ses vagues de chaleurs et sa nouvelle sécheresse historique, l’année 2026 laisse présager, tout comme ce fut le cas ces dernières années dites exceptionnellement chaudes, de nos conditions de vie à venir : une année « normale » d’ici 2050 et une année exceptionnellement fraîche d’ici 2100 comme l’illustre la trajectoire de réchauffement de référence pour l’adaptation au changement climatique. Feu de forêt, inondation, gonflement d’argile, tempête, etc. Nous ne sommes donc qu’au début d’un nouveau monde, d’un nouveau mode de vie.

Sélection de "une" du journal La Nouvelle République pour le mois de juin 2026